É comme Érotisme

 

Songes et fantasmes du roi et de la reine

La reine se livre.

« Roxane, cette nuit, j’ai eu un rêve érotique. Je n’en ai guère l’habitude, même si c’était très agréable. Est-ce courant chez les femmes ?

– Notre tradition spirituelle nous amène à n’avoir aucune honte de notre anatomie. Entre la période de puberté et le mariage, nous, femmes, sommes instruites par des prêtresses à son apprivoisement. Les prêtresses initient le jeune couple à toutes les subtilités sensuelles afin de favoriser leur plaisir d’être ensemble. Il est conseillé d’être non seulement l’épouse, l’amie, la confidente, mais aussi la femme, la femelle, l’amante et la putain de son homme. La réciproque est aussi vraie pour l’homme. Ainsi peut s’épanouir le couple sans le moindre tabou l’un envers l’autre.

– En vertu de notre complicité totale, mon époux, ne vous offusquez pas de ce rêve. Vous m’avouerez le vôtre lorsque j’aurai terminé le mien :

La scène se passe au souk. L’immense place publique est remplie de commerçants de tous les horizons et de tous les âges, badauds empressés et ébahis devant les merveilles venues de pays lointains. En l’occurrence, la masse est attroupée autour d’une sorte de podium. Là des marchands innombrables et pour toutes les bourses, s’agglutinent pour jauger d’un œil tantôt rapace, leste ou aigu, toujours évaluateur, la marchandise qu’on y présente. Ces articles, vous l’aurez deviné, sont une sélection des plus beaux spécimens d’esclaves d’une monarchie d’antan, où les moeurs barbares ont encore cours. Hommes et femmes de tous âges y sont exposés. Les plus belles d’entre les belles sont exhibées, parées de vêtures supposées les mettre en valeur.

À ma grande confusion, je dois avouer que j’étais la pauvresse d’entre les pauvresses, recouverte de hardes déchirées, laissant entrevoir mon buste cuivré alors qu’il aurait dû être laiteux, comme le veut la tradition. Cela n’en était pas moins joli, au contraire. Et ma chevelure flamboyante faisait fureur sur la place avec pour seule parure une fleur dénotant mon appartenance clanique. Mon visage s’empourprait de honte devant cette foule amassée à mes pieds. Le diable de coquin qui m’avait capturée avait dénudé ma poitrine pour aiguiser encore les appétits des acheteurs et compenser les déplorables haillons rapiécés dont il m’avait affublée. Mes formes épanouies faisaient sensation sur les hommes. La taille très fine suscitait l’envie des femmes. Mes yeux de l’eau la plus pure auraient fait pâlir le jade. Le gueux, pour attirer la foule, m’avait attaché des grelots aux pieds, aux chevilles, aux poignets et aux bras, m’acculant à esquisser quelques arabesques devant la masse ébaubie. D’elle, se détachèrent alors six hommes, beaux comme des dieux. On aurait dit des frères tant leur ossature, leur prestance semblait tirée du même patron. Le chef de la criée prit alors place à côté de moi. "Et vous, les marchands et les princes, lequel d’entre vous va ouvrir les enchères pour cette fille plus belle que les comètes réunies, lumineuse comme l’aurore, douce comme une plume, élégante comme la plus fine des gazelles, farouche comme une tigresse, gracieuse comme une déesse ? Allons, aux enchères… ce rêve d’homme, de bonheur et de gloire. De surcroît, elle parle plusieurs langues, cite des vers, joue du luth, danse, tisse des merveilles en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, connaît Hippocrate, Avicenne, Platon, la Bible, le Talmud, le Coran, la Bhâgavagita. Porte la fortune à qui la possède." Les six hommes montèrent les enchères tant et tant, qu’à la fin, mon prix fut exorbitant. Ils se mirent d’accord pour concéder un sixième du prix au marchand sous menace de l’estourbir s’il s’avisait de contester. Chacun serait mon maître un jour de la semaine et le dimanche serait mon repos. Dès qu’ils m’eurent achetée, ils m’affranchirent et je devins la belle aux six seigneurs. Ils s’engagèrent à me servir. Ils convinrent que le plus vaillant et le plus poète d’entre eux prendrait possession de moi après que j’ai goûté à chacun d’eux et à leurs penchants sexuels particuliers. Il s’ensuivit six semaines de lutte acharnée où ils rivalisèrent de courage, d’audace, de témérité, tout autant que d’art oratoire, d’érotisme et d’érudition. La femme choisit l’homme, comme chacun sait, et mon élu fut à la fois le plus fringant, le plus courageux et le plus spirituel d’entre tous. Pour mon prince, je voulus surpasser toutes les femmes du monde. Et ainsi, couchée sur le dos, je lui pris la main et la posai entre mes cuisses. L’endroit était doux comme l’écume, doré comme le miel, brûlait de la même chaleur qu’un doux brasero. Mon prince m’embrassa, m’étreignit, se rua sur moi comme le loup sur la brebis, enfonça sa verge en mon sexe tout ouvert. Il fut, sans défaillir, l’initiateur de nos nuits tapageuses. Elles s’éternisèrent, plus douces que la soie. Je le suivis et nous étions tous deux ployés, prosternés, debout, assis, à genoux, couchés en mille adorations accompagnées de cent milles pâmoisons entrecoupées de soubresauts et de cris ou de sanglots.


Qu’en penses-tu Roxane ? Suis-je vraiment perverse pour avoir de tels fantasmes oniriques bien que je n’en ressente nul outrage ?

Auspices et oracles à la cour du roi Agung

Le roi, pressé de connaître les augures comme tous les gouvernants avides d’oracles et de pérennité, fait prier Roxane de venir le retrouver. Emportée par ses pensées, elle s’en va dans le salon du roi. On l’a prévenue – devant l’importance qu’il accorde au sujet – de ne surtout pas arriver en retard. Il lui faut prendre à gauche, compter sept portes et pousser la huitième. Distraite, Roxane, entre au palais, oblique vers la droite puis sans même y prêter attention, encore vers la gauche, dénombre les portes et pousse non pas la huitième mais la cinquième. Cinq, le chiffre d’Éros. Elle voit alors un sol recouvert de brocards, des murs tendus de soie sauvage marquée d’or, des coupoles sculptées de bois d’aloès. Une atmosphère se vaporise où le santal de Mysore au délicieux parfum rappelle l’odeur du lait de coco allié au baume de Copahu légèrement praliné, tandis que les roses sauvages et le benjoin de Siam recréent les arômes d’une clairière boisée et lumineuse dans son mélange unique avec l’extrait de Styrax un peu résineux. Au centre, trône un lit à baldaquins, recouvert de coussins chamarrés. La musique qui parvient à ses oreilles est des plus ensorcelantes. Elle reconnait les accents du Semar Pegulingan, le gamelan que l’on appelle le dieu de l’amour couché. Ce gamelan sert à flatter les amours charnelles et le repos des princes. De lentes et suaves compositions à la tessiture aiguë, un carillon de gongs joué par un soliste, s’accordent aux métallophones, réjouissant l’âme d’un son cristallin. Le palais de Mataram, possède les plus beaux gamelans existants. Le son inimitable des ensembles de xylophones en bambou accompagnés des flûtes, secrètent un je ne sais quoi d’aérien et de primesautier propre aux danses de séduction. Les prêtresses danseuses sont traditionnellement professionnelles, courtisanes, héritage des prêtresses prostituées des rites de fertilité. Les hétaïres invitent tour à tour des hommes du public. Et, dans un demi-sommeil, Roxane voit une volée de jeunes femmes se jeter sur les princes. Elles ont la peau parfumée et ne portent aucun vêtement sinon une écharpe de mousseline qui couvre leur ventre sans jamais voiler leurs poitrines enjôleuses.

« Présente-nous ces prêtresses ! » dit un prince à son ami.

L’autre répond :

« Ce sont des anges pour vous servir, et quiconque le souhaite peut choisir sa favorite et en jouir ici ou en tout autre lieu, à sa guise. »

Il invite ses hôtes à s’asseoir dans le salon d’honneur où les beautés servent les mets. Tout en s’agenouillant face aux convives, elles découvrent sans pudeur leur île noire. Les invités, déjà alanguis par le vin, encore beaux princes, baissent les yeux jusqu’au moment où leur hôte les invite vivement à les relever. Un peu plus loin, deux prêtresses de l’amour sont étendues. L’une, un peu en biais, porte un sarong relâché auquel s’abreuvent les hérons peints sur le batik laissant entrevoir l’abysse noir de sa grotte. L’autre est allongée sur le dos, ses seins nus posés comme deux palourdes sur le plateau doré de son corps. Les rayons du soleil les drapent d’irrésistible. […]

Les fresques de la rivière aux mille et un lingams et fleurs de lotus

Le soleil pose ses rayons en faisceaux obliques, réfractions comme nuées baptismales dénudant les crocodiles modelés en taille réelle et les centaines de mètres de pavés parant l’eau transparente. Les formes rondes et polies par les siècles – figures d’animaux, d’hommes, de divinités – affleurent ou se noient dans les reflets nacrés d’argent. Les cavités gravées boivent toute atmosphère de chagrin. L’ambiance est d’autant plus onirique que l’œil ne trouve que contes, fables, mythes, gravés depuis des millénaires dans la roche nimbée d’écume, sanglée de tiges inextricables. Les papillons semblent là innombrables, les gazouillis d’oiseaux, les battements d’ailes incessants, les roucoulades, sculptent un univers sonore paradisiaque. Wilfried, devant l’ensorcellement du lieu, désemparé par Roxane, ébloui et troublé, caresse les multiples boucles noires et dorées de son aimée. Il frôle doucement l’arc de ses sourcils, son nez mutin, passe le doigt sur sa paupière douce d’amande brillante et surfe entre ses lèvres vermeilles qui le pincent au passage. Elle lève les yeux vers lui. Ses yeux émeraude limpide. Wilfried sait qu’il ne pourra plus jamais y résister. Sa main glisse sur son cou. Il sent le corps fin et élancé se cambrer contre lui comme une liane nerveuse. Première étreinte debout l’un contre l’autre accolés, collés, colletés, accolés, recollés, l’espace d’une éternité, comme si enfin ils se retrouvaient.

Mentions légales | Autres sites |  L'Encyclopédie des rêves, l'onirocritique et la danse vues par Soana Kristen |  Site web : renke 2012